L’engagement actionnarial : un outil efficace pour les investisseurs en quête de sens ?

 

En mai dernier, l’ONG Greenpeace adressait un ensemble de questions écrites à la direction de Total en vue de l’assemblée générale du Groupe. Elles traitaient d’un projet d’exploration en cours au large de l’Amazone. Greenpeace agissait alors en qualité d’actionnaire. De fait, les questions posées mettaient en avant les risques opérationnels et financiers de la stratégie de Total, plutôt que son coût environnemental sur la barrière de corail[1]. En agissant ainsi, l’ONG montrait donc qu’il est pertinent de devenir actionnaire d’une entreprise avec d’autres motifs que la recherche de rendements. Cette stratégie s’apparente à de l’engagement actionnarial. Elle trouve racine dans le développement de l’activisme actionnarial à la fin des années 1970 et constitue schématiquement un détournement de cette pratique. En effet, l’engagement actionnarial ne se limite plus à la renégociation des politiques de distribution des dividendes caractéristique de l’activisme, mais est plus largement utilisé pour interpeller les entreprises sur les problématiques du développement durable.

L’engagement actionnarial peut être défini comme le « fait pour un investisseur de prendre position sur des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) et d’exiger des entreprises interpellées qu’elles améliorent leurs pratiques dans la durée. Ces exigences sont formulées via une démarche structurée comprenant un dialogue direct avec l’entreprise et un suivi dans le temps »[2]. Ainsi, les actionnaires, qu’il s’agisse d’investisseurs institutionnels, d’ONG, d’universités ou de fonds religieux, disposent de plusieurs possibilités pour insuffler des changements dans la gestion des entreprises. Plus concrètement, l’engagement actionnarial revêt aujourd’hui essentiellement deux formes : l’une au caractère public à travers le dépôt de résolutions ou questions en assemblée générale ; l’autre, plus discrète, via l’interpellation directe et privée de l’entreprise. Dans le registre public, un groupe d’investisseurs a, par exemple, déposé cet été une résolution au sujet de la politique de congés de Starbucks, plus favorable aux cadres qu’aux employés[3]. Dans le même temps, les actionnaires du Groupe Exxon ont massivement adopté une résolution imposant plus de transparence à la direction sur sa politique environnementale[4].

Si l’engagement a généralement connu une croissance plus rapide dans les pays disposant d’une forte culture actionnariale comme les Etats Unis ou la Grande Bretagne, les attentes croissantes de la société civile européenne vis-à-vis de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) pourraient bien accélérer son développement sur le continent. Précisément, la gestion des risques environnementaux ou sociaux a aujourd’hui un triple impact organisationnel, réputationnel et juridique sur les entreprises. Par exemple, un des sujets privilégiés de 2017 a traité des pratiques sociales au sein de la chaine d’approvisionnement. Ce thème a largement été impulsé par l’effondrement de l’usine textile Rana Plaza au Bangladesh en 2013, qui a autant ému les consommateurs qu’inspiré le législateur français avec la loi sur le devoir de vigilance des sociétés mères adoptée plus tôt cette année[5]. D’après une étude menée par Eurosif, le montant d’actifs sous gestion concerné par cette pratique a gagné 30 % en Europe entre 2007 et 2015, faisant de l’engagement la troisième activité la plus répandue dans le domaine de l’Investissement Socialement Responsable (ISR)[6].

En dépit de cette croissance récente, l’efficacité de l’engagement actionnarial a pu être freinée par la complexité intrinsèque de la démarche. Les enjeux abordés portent sur des sujets sensibles, pouvant nuire à l’image de marque de l’entreprise. Cette dernière est donc susceptible d’adopter une posture extrêmement défensive ou de se réfugier derrière les formulations de son département juridique. Le risque encouru alors par les investisseurs est d’aboutir à un dialogue stérile et de bloquer définitivement tout progrès. C’est pour cette raison que l’engagement actionnarial caché, tenu en dehors des assemblées générales, est souvent tout aussi efficace.

Les démarches menées par EthiFinance pour le compte d’investisseurs institutionnels et de sociétés de gestion avec des entreprises présentant des risques ESG répondent à cet objectif : maximiser les chances d’impact en évitant que l’expérience ne soit traumatique pour l’entreprise engagée. Dans cette perspective, le choix du sujet est essentiel. Interpeller une entreprise sur une controverse ayant déjà déclenché des procédures légales réduit, par exemple, souvent la possibilité de dialogue car l’entreprise ne peut pas communiquer en dehors des tribunaux. Outre le choix du sujet, il convient de garder un ton positif dans les échanges avec les entreprises engagées, de les inscrire dans une démarche de progrès. Pour ne pas prendre la forme d’un réquisitoire moral, l’engagement doit également reposer sur des faits et des axes d’améliorations concrets. Cette exigence implique plusieurs étapes : un travail de documentation précis sur les enjeux ESG abordés, la traduction de ceux-ci en risques financiers et opérationnels, et la définition d’axes stratégiques répondant aux attentes des investisseurs et tenant compte des contraintes des entreprises. Lorsque ces différentes exigences sont maîtrisées, l’engagement peut effectivement constituer un outil efficace pour les actionnaires désireux d’ancrer leur décision d’investissement dans le respect des principes du développement durable.

 

 

Julia Sonier – Analyste ESG – EthiFinance

 

 

[1] Total S.A. (2017). « Réponses en Assemblée générale aux questions écrites posées dans le cadre prévu par la réglementation ». Assemblée générale ordinaire et extraordinaire du 26 Mai 2017. [En ligne] Paris : 3-6. Disponible sur : https://www.total.com/fr/actionnaires/assemblees-generales [Accédé le 13 Nov. 2017].

[2] Novethic (2011). « Engagement actionnarial, une approche ISR prometteuse ». [En ligne] Novethic.fr Disponible sur : http://www.novethic.fr/fileadmin/user_upload/tx_ausynovethicpresse/communiques/132745.pdf+&cd=4&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-b-ab [Accédé le 13 Nov. 2017].

[3] Novethic (2017). « Des investisseurs interrogent Starbucks sur les congés maternité plus favorables aux cadres qu’aux serveuses ». [En ligne] Novethic.fr. Disponible sur : http://www.novethic.fr/gouvernance-dentreprise/engagement-actionnarial/isr-rse/des-investisseurs-interrogent-starbucks-sur-les-conges-maternite-plus-courts-pour-les-serveuses-que-pour-les-cadres-144903.html [Accédé le 13 Nov. 2017].

[4] ExxonMobil (2017). « Summary of 2017 proxy voting results » [Enligne] Exxonmobil.com. Disponible sur : http://cdn.exxonmobil.com/~/media/global/files/investor-reports/2017/summary-of-proxy-votes-2017.pdf [Accédé le 13 Nov. 2017].

[5] Thuillier, T. (2017). « Loi Rana Plaza : que signifie le « devoir de vigilance » pour les entreprises ? ». [En ligne] L’Entreprise.com. Disponible sur : https://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/droit-travail/loi-rana-plaza-que-signifie-le-devoir-de-vigilance-pour-les-entreprises_1881915.html  [Accédé le 13 Nov. 2017].

[6] Eurosif (2017). « European SRI Study 2016 ». [En ligne] Eurosif.org. Disponible sur : https://www.eurosif.org/sri-study-2016/ [Accédé le 13 Nov. 2017].